🚨 Derrière le silence : pourquoi ces adolescents « ne pensent rien » — et comment rouvrir la parole
🔍 Adolescents auteurs de violences sexuelles : une clinique de terrain (8 jeunes, PJJ) écarte la piste de la « perversion » et documente un gel de la pensée, non un vide intérieur. 💡 Des repères pour tenir le cadre, désamorcer le clivage et rouvrir la parole en placement
📌 Ce document donne des repères cliniques directement mobilisables face à une situation qui met les équipes en difficulté : des adolescents qui parlent peu, semblent « ne rien ressentir », et suscitent un fort malaise. Il déconstruit deux idées reçues coûteuses en pratique — la « perversion » et le « vide intérieur » — et propose de lire le silence et l'appui sur le concret comme des mécanismes de défense, pas comme un refus. Il outille concrètement le maintien du cadre, la gestion du clivage et la relance de la parole en placement. Utile pour ajuster sa posture sans surinterpréter ni banaliser.
Source :📒 Les modalités de fonctionnement psychique des adolescents auteurs de violences sexuelle
✍️ Sonia Corré, psychologue titulaire de la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ). Synthèse d'une thèse de doctorat en psychologie soutenue le 31 mars 2025 (dir. Pr Pascal Roman, Université de Lausanne – LARPsyDIS ; co-dir. Pr Vincent Estellon, Université Paris Cité – CRPMS).📜🔗LIEN vers la source
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1️⃣ RÉSUMÉ ANALYTIQUE
Un malaise professionnel et un profil clinique à contre-courant des représentations. Les adolescents auteurs de violences sexuelles suscitent un malaise marqué chez les professionnels, oscillant entre inquiétude vive et banalisation. La synthèse rappelle des données issues de sources externes citées par l'autrice : les mineurs représentent près de la moitié des mis en cause pour violences sexuelles sur mineurs (Romero 2023) ; les faits sont majoritairement commis seuls (80 %) et non en « viol collectif » ; 95 % des auteurs connaissent leur victime, membre de la famille dans plus d'un cas sur deux (Gagnon 2005). Contrairement aux représentations, il n'existe pas de profil psychopathologique ni de structure de personnalité spécifique. Ces jeunes sont souvent mieux insérés socialement que d'autres mineurs délinquants, mais fortement marqués par la victimation (7/10 événements traumatiques ; victimation sexuelle 5× plus fréquente — Seto & Lalumière 2010) et par la question de l'inceste.
Du « vide » supposé au « gel pulsionnel » : des leviers d'accompagnement. L'apport propre de l'autrice est qualitatif, appuyé sur un dispositif de recherche-action et sur des tests projectifs (Rorschach, TAT). Elle décrit des récurrences défensives : forte inhibition de la pensée (parfois masquée par un « faux-self » verbal), appui sur la réalité matérielle et concrète, procédés obsessionnels auto-cadrants, et lutte contre la conflictualité. Le « gel pulsionnel » apparaît comme le mécanisme central : non pas une absence de vie psychique, mais un monde interne caché et figé. L'autrice écarte la « perversion » comme concept opérant et mobilise l'inconscient amential (Dejours) et le registre incestuel (Racamier) pour penser ces situations. Elle en tire des préconisations : accueillir l'investissement du concret comme un matériau, soutenir le travail de pensée, alterner espaces individuels et pluridisciplinaires, et sécuriser les professionnels par la supervision.
2️⃣ POINTS CLÉS DU DOCUMENT
1️⃣ Aucun profil pathologique ne caractérise ces adolescents. Depuis les travaux de Balier (années 1990), psychiatres et psychanalystes confirment l'absence de pathologie psychiatrique et de structure de personnalité spécifiques ; à la PJJ, l'âge moyen est plus précoce (14 ans, contre 16 ans pour d'autres faits) et les catégories sociales défavorisées n'y sont pas surreprésentées (section « Qui sont les adolescents auteurs de violences sexuelles ? »).
2️⃣ Victimation massive et centralité de l'inceste (chiffres externes cités). 7 adolescents sur 10 rapportent des événements traumatiques répétés ; la victimation sexuelle y est 5× plus fréquente que chez les autres adolescents ; 95 % connaissent leur victime et, dans plus de la moitié des cas, il s'agit d'un membre de la famille. Les faits sont le plus souvent répétés sur des mois ou des années (sections « Qui sont… » et « L'inceste, au cœur de la problématique »).
3️⃣ Le « gel pulsionnel » comme mécanisme défensif principal, pas un vide. Inhibition de la pensée, appui sur le monde matériel et évitement de la conflictualité forment un système défensif cohérent. Le monde interne « n'est pas vide ou peu construit, mais bien caché au-dedans » — point décisif pour éviter d'interpréter le silence comme un refus (section « Particularités des aménagements défensifs observés »).
4️⃣ La « perversion » écartée ; l'inconscient amential proposé. On ne retrouve pas chez ces adolescents les tableaux cliniques des perversions adultes ; l'autrice reprend le concept d'inconscient amential (Dejours) — un « second inconscient » d'éléments bruts, traumatiques, qui « surgit » via passages à l'acte, somatisations ou figements, plutôt que par le retour du refoulé (section « Un fonctionnement psychique marqué par les surgissements de l'inconscient amential »).
5️⃣ La famille et le « registre incestuel » au cœur des ressorts psychiques. À partir de Racamier, l'autrice décrit un registre où la séparation devient impossible et l'autonomisation empêchée ; deux vignettes cliniques (Romuald, Brandon) illustrent l'investissement du réel comme détour libidinal et l'attaque du lien (section « La dimension familiale au cœur des ressorts psychiques »).
3️⃣ PISTES D'ACTION POUR LES ACTEURS LOCAUX
1️⃣ Accueillir l'investissement du concret comme un matériau de travail, non comme un évitement. Quand un jeune ne parle que de tâches matérielles ou de « choses », c'est souvent la seule voie d'expression disponible ; la reprise se fait « petit à petit, élément par élément » (section « Préconisations » ; illustration Romuald).
2️⃣ Soutenir activement le travail de pensée sans forcer la parole. Face à l'inhibition, l'adulte doit être présent et étayant, tout en repérant qu'il peut aussi devenir objet de projections « bon/mauvais ». Nommer, se représenter, associer sont des leviers à privilégier (sections « Particularités… » et « Préconisations »).
3️⃣ Alterner espaces individuels et espaces pluridisciplinaires parents-enfant. Le dispositif décrit combine « points d'étapes » (le jeune seul, mensuels, orientés parole plutôt que recadrage) et « entretiens famille » ; cette alternance limite le clivage et la « parole rapportée » (sections « Aux origines… » / « Une recherche au plus près du terrain » et « Préconisations »).
4️⃣ Sécuriser les équipes par la supervision et des temps d'élaboration à plusieurs. La « suractivation fantasmatique » des professionnels répond à l'inhibition des jeunes ; les temps de supervision évitent de se laisser submerger par la « massivité des ressentis » (sections « Malaise dans la rencontre » et « Préconisations »).
5️⃣ Explorer les antécédents familiaux d'inceste et de victimation, et resserrer le travail avec les parents. L'autrice s'appuie sur Dussy : l'inceste « ne surgit généralement que dans des familles dans lesquelles il existe déjà ». L'exploration doit être active mais prudente, indissociable d'un accompagnement des parents (section « Préconisations »).
6️⃣ Anticiper le désinvestissement et l'attaque du lien ; soutenir la ténacité de l'accompagnement. La vignette de Brandon montre un jeune qui « désinvestit » progressivement et met à l'épreuve la constance des professionnels ; tenir le lien malgré l'opposition passive fait partie du travail (illustration Brandon).
Besoins non couverts / adaptations. Le document ne fournit ni protocole standardisé, ni outil clé en main, ni indicateurs d'évaluation. Il propose une posture et des repères de compréhension ; leur transposition suppose une adaptation locale et un appui de supervision. Les jeunes filles auteures et les auteurs hors PJJ ne sont pas couverts (voir § 8).
4️⃣ RÉFÉRENCES COMPLÉMENTAIRES
- DPJJ — Les parcours des mineurs auteurs d'infractions à caractère sexuel (synthèse, 2024). Volet sociologique et « parcours » complémentaire de la présente synthèse (recherche de M. Romero, citée dans le document). Éclaire vulnérabilités, victimation et inceste entre mineurs. → https://www.justice.gouv.fr/sites/default/files/2026-01/2024_dpjj_synthese_rapport_maics_2.pdf (rapport complet : https://www.justice.gouv.fr/sites/default/files/2024-09/2024_dpjj_rapport_maics_2.pdf)
- Ministère de la Justice / SSER — Les violences sexuelles sur mineurs (Infostat / rapport statistique, 2025). Cadrage quantitatif national récent (mis en cause, réponse pénale, part des mineurs auteurs) ; utile pour situer les chiffres cités dans la synthèse. → https://www.justice.gouv.fr/sites/default/files/2025-06/Rapport_mineurs_violences%20sexuelles.pdf
- solidarites.gouv.fr — Inceste et violences sexuelles sur mineurs : avancées des recommandations de la CIIVISE (2026). Volet politique publique et prévention (CRIAVS, éducation à la vie affective et sexuelle) ; complémentaire sur le versant systémique. → https://solidarites.gouv.fr/inceste-et-violences-sexuelles-sur-mineurs-avancees-des-recommandations-de-la-ciivise
5️⃣ FOIRE AUX QUESTIONS (FAQ)
1️⃣ Ces adolescents sont-ils « pervers » ou « psychopathes » ? Non. L'étude et les travaux qu'elle cite ne retrouvent ni pathologie psychiatrique, ni structure de personnalité spécifique, ni tableau clinique de perversion adulte. La « perversion » est jugée non opérante pour penser leurs problématiques (sections « Malaise dans la rencontre » et « Un fonctionnement… amential »).
2️⃣ Les violences en groupe (« viols collectifs ») sont-elles la norme ? Non. Les faits sont commis seuls dans 80 % des affaires traitées (chiffre externe cité) ; les viols collectifs sont loin d'être majoritaires (section « Qui sont les adolescents auteurs de violences sexuelles ? »).
3️⃣ Pourquoi parlent-ils si peu et semblent-ils « ne rien ressentir » ? Il s'agit d'une inhibition défensive (« gel pulsionnel »), pas d'une absence de vie psychique. Le monde interne est « caché au-dedans » ; certains masquent même cette inhibition par un discours prolixe (« faux-self ») (section « Particularités des aménagements défensifs observés »).
4️⃣ Que signifie l'« inconscient amential » et pourquoi est-ce utile ? Concept de C. Dejours : un « second inconscient » fait d'éléments bruts, traumatiques, non traités psychiquement, qui « surgissent » (passages à l'acte, somatisations, figements) au lieu de revenir comme le refoulé. Il aide à comprendre pourquoi la pensée « se fige » en entretien (section « Un fonctionnement… amential »).
5️⃣ Quelle place pour la famille et l'inceste dans l'accompagnement ? Centrale. Le « registre incestuel » (Racamier) rend la séparation et l'autonomisation difficiles ; l'inceste survient surtout dans des familles où il préexiste (Dussy). D'où un travail resserré avec les parents et une exploration active mais prudente des antécédents (sections « La dimension familiale… » et « Préconisations »).
6️⃣ Comment le dispositif de suivi est-il organisé concrètement ? Trois observatoires : bilan psychologique projectif (Rorschach, TAT, avec re-test à un an pour 3 jeunes), suivi individuel avec les éducateurs et la psychologue, et entretiens pluridisciplinaires avec l'adolescent et ses parents. Deux espaces structurent le travail : « points d'étapes » (jeune seul) et « entretiens famille » (section « Une recherche au plus près du terrain »).
7️⃣ Que faire du malaise et de l'engagement affectif des professionnels ? Le reconnaître comme un effet de la relation (« suractivation fantasmatique » en miroir de l'inhibition du jeune) et le travailler en équipe et en supervision, pour éviter le clivage et ne pas se laisser submerger (sections « Malaise dans la rencontre » et « Préconisations »).
6️⃣ RÉÉCRITURE EN FALC
Qui sont ces adolescents ?
Ce sont des jeunes qui ont commis des violences sexuelles. Ils n'ont pas de maladie mentale précise. Ils ne sont pas des « monstres » et ne sont pas « pervers ». Souvent, ils ont eux-mêmes subi des violences quand ils étaient enfants. Le plus souvent, ils connaissent la personne victime. Souvent, c'est une personne de leur famille.
Comment fonctionnent-ils ?
Souvent, ces jeunes parlent très peu. Ils ont du mal à dire ce qu'ils ressentent. Parfois, ils donnent l'impression de ne rien ressentir. Mais c'est faux : ils ressentent des choses. Ils cachent ces choses au fond d'eux.
Souvent, ils parlent surtout d'objets ou de tâches concrètes. Par exemple : un jardin, des travaux, des outils. Ce n'est pas du « vide ». C'est leur façon de parler quand les mots sont trop difficiles.
Ce que dit le document aux professionnels
Il faut écouter ce qu'ils disent sur les objets. C'est un premier pas pour parler de leurs émotions plus tard. Il ne faut pas forcer le jeune à parler. Il faut être présent et patient.
Le travail se fait avec le jeune seul. Le travail se fait aussi avec ses parents. La famille est très importante dans ces situations.
Les professionnels peuvent se sentir mal à l'aise. C'est normal. Ils doivent en parler en équipe. Ils peuvent demander de l'aide à un superviseur.
Note : « inconscient amential », « registre incestuel » et « faux-self » sont des mots techniques de psychologie. En FALC, on les explique par leurs effets concrets (le jeune se fige, n'arrive pas à se séparer, cache son monde intérieur) plutôt que par leur nom savant.
7️⃣ ANALYSE TRANSVERSALE — VALEURS DE PRATIQUES EN SANTÉ
- Littératie : le document ne propose pas d'outils adaptés aux différents niveaux de compréhension ; c'est un texte expert, et la question de l'accessibilité de l'information n'y est pas traitée.
- Empowerment : partiel — le dispositif vise la subjectivation et l'autonomisation du jeune, mais le terme et le cadre « empowerment » ne sont pas mobilisés comme tels.
- Participation : limitée — les 8 adolescents « ont accepté de participer » à la recherche-action, mais il n'y a pas de co-construction avec les usagers au sens de la promotion de la santé.
- Santé communautaire : globalement absente — il s'agit d'un travail clinique individuel et familial en contexte judiciaire, sans dimension communautaire ou collective explicite.
- Éthique : présente — le document combat la réduction au « monstre » et à la « perversion », alerte sur la « stigmatisation abusive » et sur la « fantasmatisation » des professionnels ; le non-jugement est au cœur de la posture proposée.
- Droits humains / équité : implicites — l'autrice rappelle que ces auteurs sont fréquemment eux-mêmes victimes, ce qui plaide contre les approches réductrices ; un cadre « droits » formel n'est pas déployé.
- Intersectorialité : partielle — articulation judiciaire / éducative / thérapeutique (justice, éducateur, psychologue, responsable d'unité), plus interprofessionnelle qu'intersectorielle.
- Partenariat : formalisé au sein de l'institution — espaces pluridisciplinaires et supervision constituent des modèles de collaboration structurés.
- Lutte contre les discriminations : le document déconstruit explicitement les représentations stigmatisantes (« monstrueux », « stigmatisation abusive ») et dépathologise ; la question des discriminations au sens de l'équité n'est pas un axe en tant que tel.
8️⃣ ÉVALUATION DE LA FIABILITÉ DE LA RESSOURCE
Pertinence scientifique. Solide dans son cadre : autrice qualifiée (thèse 2025, direction universitaire reconnue), méthodologie clinique explicite (recherche-action, tests projectifs, grille des procédés du discours au TAT), ancrage théorique cohérent (Balier, Dejours, Racamier). Limites à connaître : échantillon très restreint (n = 8), garçons uniquement, une seule institution, approche mono-paradigmatique (psychodynamique) ; ce n'est ni une revue systématique ni une évaluation d'efficacité. Plusieurs chiffres cités sont externes et parfois anciens ou d'origine québécoise (Gagnon 2005 ; Seto & Lalumière 2010), transposés au contexte français. Positionnement institutionnel transparent : recherche soutenue par la DPJJ, autrice psychologue de la PJJ ; le document précise que les conclusions « n'engagent que son auteure ». À traiter comme une contribution clinique éclairante, non comme une donnée probante généralisable.
Pertinence opérationnelle. Élevée pour la compréhension et la posture professionnelle : les vignettes et les préconisations sont directement transposables au travail en placement. Faible en termes d'outillage : pas de protocole, d'échelle ou d'indicateur prêt à l'emploi. À combiner avec des ressources plus normatives ou statistiques (voir § 4) pour un usage complet.
9️⃣ HASHTAGS STRATÉGIQUES
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Cet article a été élaboré dans le respect de la Charte
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