🚨 🚨 Sociologue de service » : ce que révèle l'interdisciplinarité qu'on n'ose pas dire
🔬🧩 Interdisciplinarité santé/SHS : co-construire dès l'appel à projets, ou reléguer les sciences humaines à un rôle d'appoint. Une enquête (10 entretiens) montre ce que l'interdisciplinarité fait aux parcours de recherche — et pourquoi l'inconfort peut devenir une ressource.
📌 Ce texte n'est pas un guide de terrain : c'est une enquête réflexive sur ce que « faire de l'interdisciplinarité » fait concrètement aux chercheur·se·s qui croisent SHS et médecine. Son utilité est réelle mais ciblée : elle vaut d'abord pour qui construit, pilote ou évalue des collaborations recherche santé/SHS (unités de recherche, structures fédératives, encadrant·e·s de thèse, porteur·se·s de projets, CPTS ou services engagés dans la recherche). Elle éclaire pourquoi une SHS « ajoutée après coup » perd sa fonction critique, et pourquoi la co-construction dès l'appel à projets change tout. Pour l'acteur de prévention ou du médico-social, l'intérêt est plus indirect : une grille lucide pour lire les rapports de pouvoir et de légitimité qui traversent tout travail « entre plusieurs mondes » professionnels.
Source :📒 Ni tout à fait dedans, ni tout à fait dehors : composer avec l'interdisciplinarité entre santé et sciences humaines et sociales
✍️ Ni discipline d'appoint, ni case à cocher - Revue Anthropologie & Santé, n° 32 | 2026
Niels Ulrich (Cermes3, Université Paris Cité) ; Milena Maglio (Institut La Personne en médecine – ILPEM, Université Paris Cité ; Espace Éthique Île-de-France ; Cesp, Université Paris-Saclay) ; Livia Velpry (Cermes3, Université Paris 8) ; Bernard Pachoud (Université Paris Cité) ; Margot Morgiève (Inserm-Cermes3, Université Paris Cité)📜🔗LIEN vers la source
Capsules Audio de Pratiques en Santé 🎙️🎥 https://www.youtube.com/watch?v=d_wwZhYTw9U

1️⃣ RÉSUMÉ ANALYTIQUE
Contexte et enjeux — Une interdisciplinarité promue mais mal définie. L’interdisciplinarité entre SHS et médecine est aujourd’hui largement encouragée : elle est exigée dans un nombre croissant d’appels à projets et conditionne certains financements structurants (§1). Ses contours restent pourtant flous, le terme étant polysémique et parfois confondu avec « pluridisciplinarité » ou « transdisciplinarité » (§1). L’article prend pour objet une forme précise — l’association SHS ↔ médecine — dans un contexte marqué par l’essor des humanités médicales et l’institutionnalisation croissante des SHS et des sciences infirmières dans le champ sanitaire (§8-9). La question centrale n’est pas doctrinale mais expérientielle : comment ces collaborations façonnent-elles les trajectoires individuelles des chercheur·se·s qui les vivent (§10) ?
Apports — Ce que l’interdisciplinarité fait aux parcours. À partir de 10 entretiens (5 chercheur·se·s SHS, 5 médecins-chercheur·se·s), l’article dégage trois manières contrastées d’« entrer » dans l’interdisciplinarité, puis analyse la co-construction comme condition d’un engagement équilibré et les rapports de pouvoir qui la traversent (financements, statuts, légitimité). Il montre que la SHS intégrée « après coup » est cantonnée à un rôle périphérique, perdant sa fonction critique (§44), que l’évaluation par des revues et instances ancrées dans une discipline pousse à « dés-interdisciplinariser » les résultats (§58), et qu’un engagement interdisciplinaire fort peut freiner la carrière alors même que c’est la progression statutaire qui le facilite (§60). L’apport final est conceptuel : penser l’inconfort de la « bordure » comme posture épistémologique — une humilité productive plutôt qu’un simple coût (§64).
2️⃣ POINTS CLÉS DU DOCUMENT
1️⃣ Une enquête qualitative resserrée et traçable. 10 entretiens semi-directifs menés de mars à juin 2024, auprès de 5 chercheur·se·s SHS (sociologie, philosophie, histoire, anthropologie, droit) et 5 médecins-chercheur·se·s (santé publique, hématologie, psychiatrie, chirurgie pédiatrique, anatomopathologie), recruté·e·s par boule de neige via l’ILPEM ; protocole approuvé par le comité d’éthique de l’université Paris Cité (IRB 00012023-107) (§11-14, Tableau 1).
2️⃣ Trois façons d’entrer dans l’interdisciplinarité. Un parcours « monodisciplinaire élargi » (l’anthropologue Anne Morel, qui part d’un travail solitaire et s’ouvre aux médecins puis aux infirmier·ère·s) ; un parcours « interdisciplinaire d’emblée » (la sociologue Lydia Vial, hybride dès le master, en santé publique) ; un parcours de « réorientation disciplinaire » (l’historien Éric Vernay, médecin devenu historien, « médecin insatisfait ») (§16-30).
3️⃣ La co-construction, norme implicite de la « bonne » interdisciplinarité. Trois formes coexistent — par le projet (équipe le temps d’un projet), par le co-encadrement de thèse, et « a posteriori » (intégration tardive d’une discipline). Cette dernière est systématiquement opposée à l’idéal : elle relègue les SHS à des tâches d’appoint (analyse qualitative, diffusion) et bride leur autonomie méthodologique (§38-46). Les « zones d’échanges » (trading zones) et les temps informels sont décrits comme des leviers concrets (§46).
4️⃣ Des rapports de force structurés par le financement, le statut et la légitimité. En contexte hospitalier, les logiques de financement renforcent la position dominante des disciplines médicales et restreignent la fonction critique des SHS (§51). La figure du « sociologue / psychologue de service » sert à valider l’étiquette interdisciplinaire d’un appel à projets — instrumentalisation dénoncée y compris par des médecins (§50). La stabilité statutaire (PU-PH, titulaires) élargit la marge de manœuvre (§59).
5️⃣ Un paradoxe de carrière et une relecture de l’inconfort. L’évaluation par des revues et instances à ancrage disciplinaire pousse à « dés-interdisciplinariser » les productions, au prix d’un appauvrissement analytique (§58) ; l’engagement interdisciplinaire peut freiner la reconnaissance par les pairs alors que c’est précisément l’avancement qui le facilite (§60). L’article propose en conclusion d’assumer l’inconfort de la « bordure » comme humilité épistémique et ressource de créativité, y compris pour transformer les pratiques de soin (§62-64).
3️⃣ PISTES D’ACTION POUR LES ACTEURS LOCAUX
⚠️ Réserve de nature (Cadre V4). L’article ne fournit aucun outil, check-list ou protocole directement transposable sur le terrain de la prévention ou du médico-social. Les pistes ci-dessous sont des implications raisonnées de ses constats, destinées aux acteur·rice·s qui construisent ou pilotent des collaborations recherche santé/SHS (ou, plus largement, des coopérations entre mondes professionnels). Elles ne sont pas présentées comme des recommandations du texte, mais comme des lectures opérationnelles ancrées dans ses analyses.
1️⃣ Co-construire dès la réponse à l’appel à projets, pas après. Le constat le plus robuste du texte : une discipline intégrée « a posteriori » ne peut plus infléchir les orientations et se réduit à un rôle d’appoint (§43-45). Concrètement : associer les partenaires SHS à la formulation de la problématique et au choix des méthodes, en amont du dépôt.
2️⃣ Nommer et prévenir « l’effet sociologue de service ». Repérer les configurations où une compétence SHS est mobilisée pour cocher une case, sans marge réelle (§50). Prévoir dans le projet un espace méthodologique protégé pour les approches inductives/qualitatives (§45).
3️⃣ Investir les temps informels comme dispositif, pas comme supplément. Réunions en présentiel, pauses, moments partagés fonctionnent comme des « zones d’échanges » qui rendent possible la co-construction (§46) : les inscrire explicitement dans l’organisation, non comme du « confort ».
4️⃣ Sécuriser les personnes en position fragile. L’asymétrie de statut pèse : un·e postdoc financé·e par le projet est plus exposé·e qu’un·e titulaire (§59). Anticiper des garanties (portage par un·e titulaire, clarification des rôles) pour les contractuel·le·s engagé·e·s dans l’interdisciplinarité.
5️⃣ Anticiper le coût de valorisation. L’injonction à « dés-interdisciplinariser » pour publier appauvrit les résultats (§58). Identifier en amont des supports réellement interdisciplinaires et intégrer ce temps de reformatage dans la charge prévue.
6️⃣ Traiter l’inconfort comme signal, pas comme échec. Le sentiment d’« entre-deux » n’est pas un dysfonctionnement mais une posture à outiller (traduction, explicitation, humilité épistémique) (§62-64) — utile aussi à tout·e professionnel·le travaillant à la frontière de plusieurs métiers.
Besoins non couverts (identifiés par le texte lui-même) : biais de recrutement (enquêté·e·s déjà acquis·es à l’interdisciplinarité, plus enclins à en souligner les bénéfices) (§62) ; ancrage franco-français (place structurante de l’hôpital et des statuts hospitalo-universitaires) appelant une comparaison inter-champs et internationale (§63).
4️⃣ RÉFÉRENCES COMPLÉMENTAIRES
En interne — Pratiques en Santé
Livre blanc – Des pratiques inspirantes dans la recherche « faite avec » (Groupe du 13, soutien Cancéropôle Est) — analyse Pratiques en Santé : https://pratiquesensante.odoo.com/blog/announcements-28/livre-blanc-des-pratiques-inspirantes-dans-la-recherche-faite-avec-5544 (rééquilibrage des rapports de pouvoir chercheur·se·s/participant·e·s, co-construction — en résonance directe avec §44-52)
De la participation des enfants dans une démarche de co-construction en santé (C. Boutet, Les Impromptus du LPED n°9, 2025) : https://pratiquesensante.odoo.com/blog/etudes-5/de-la-participation-des-enfants-dans-une-demarche-de-co-construction-en-sante-5248 (co-construction et réflexivité en contexte interdisciplinaire)
En externe — guides / ressources méthodologiques post-2024
Inserm, La recherche participative (page ressource, mise à jour 2026) : https://www.inserm.fr/nos-recherches/recherche-participative/
Le Mouvement associatif AURA, Guide pratique de la recherche participative (en ligne depuis octobre 2024) : https://lemouvementassociatif-aura.org/2025/05/08/guide-recherche-participative/
J. Knight (2025), Methodologies for Research Co-creation in the Social Sciences: Insights and Recommendations From Community-Based Research, International Journal of Qualitative Methods : https://journals.sagepub.com/doi/10.1177/16094069251356665
Ces trois références externes portent principalement sur laRéserve de pertinence (Cadre V4). recherche participative (chercheur·se·s ↔ citoyen·ne·s/personnes concernées), registre adjacent mais distinct de l’objet de l’article, qui traite de l’interdisciplinarité entre chercheur·se·s (SHS ↔ médecine). Elles sont complémentaires sur l’axe co-construction / rapports de pouvoir, moins sur l’axe « parcours et carrières interdisciplinaires ». Les références les plus directement homologues citées dans l’article (Akrich et al. 2022 ; Balard, Kivits & Fournier 2023) sont antérieures à 2024 et n’ont donc pas été retenues au titre du critère « après 2024 ».
5️⃣ FOIRE AUX QUESTIONS (FAQ)
1️⃣ De quoi parle exactement l’article ? Des effets de l’engagement interdisciplinaire (SHS + médecine) sur les parcours des chercheur·se·s : comment on y entre, comment on collabore, ce que cela coûte et apporte. Ce n’est pas un mode d’emploi de l’interdisciplinarité (§2, §10).
2️⃣ Sur quelle base empirique ? Dix entretiens semi-directifs (mars-juin 2024), cinq côté SHS, cinq côté médecine, recruté·e·s via l’Institut La Personne en médecine, avec accord d’un comité d’éthique (§11-14).
3️⃣ Quelle différence entre pluri-, inter- et transdisciplinarité, selon le texte ? Le terme est polysémique ; la frontière pluri/inter se joue quand l’intégration devient « proactive » (Thompson Klein), la transdisciplinarité renvoyant à un dépassement des frontières et un transfert de concepts (§1).
4️⃣ Qu’est-ce que la « co-construction » et pourquoi est-elle centrale ? C’est le principe d’élaborer ensemble le projet (problématique, méthodes) plutôt que d’ajouter une discipline en fin de parcours. Elle fonctionne comme norme implicite de qualité et comme condition d’un engagement équilibré (§38-46).
5️⃣ Pourquoi la SHS « ajoutée après coup » pose-t-elle problème ? Parce qu’elle ne peut plus infléchir les orientations, se voit reléguée à des tâches d’appoint (analyse qualitative, diffusion) et perd sa fonction critique — logique de « juxtaposition » plutôt que de dialogue (§43-45).
6️⃣ Quels sont les principaux obstacles identifiés ? Les logiques de financement qui renforcent la domination médicale (§51), le rôle instrumental de « sociologue/psychologue de service » (§50), les hiérarchies hospitalières et la charge de travail (§53-54), la disqualification possible au sein même de sa discipline d’origine (§55-56), et l’ancrage disciplinaire des revues qui complique la publication (§58).
7️⃣ Quelle est la thèse conclusive ? L’inconfort de la « bordure » (ni tout à fait dedans, ni tout à fait dehors) peut être assumé comme posture épistémologique : une humilité et une créativité qui, loin d’être un simple coût, deviennent des ressources pour repenser les objets de recherche et transformer les pratiques (§62-64).
6️⃣ RÉÉCRITURE EN FALC
C’est quoi ce document ?
C’est un article de recherche.
Il parle de chercheurs qui travaillent ensemble.
Certains viennent de la médecine. D’autres viennent des sciences humaines et sociales.
Les sciences humaines et sociales étudient les gens et la société.
Travailler entre plusieurs disciplines s’appelle l’interdisciplinarité.
Ce que les chercheurs ont fait
Les auteurs ont posé des questions à 10 chercheurs.
5 chercheurs viennent des sciences humaines. 5 chercheurs viennent de la médecine.
Ils ont fait ces entretiens en 2024.
Ils voulaient comprendre comment le travail en commun change la vie des chercheurs.
Ce qu’ils ont trouvé
On peut commencer l’interdisciplinarité de plusieurs façons.
Le mieux est de construire le projet ensemble dès le début.
Si on ajoute les sciences humaines trop tard, elles ont un petit rôle.
Alors elles ne peuvent pas dire leur avis critique.
L’argent et le pouvoir jouent un grand rôle.
Souvent, la médecine a plus de pouvoir que les sciences humaines.
Travailler entre deux mondes peut être inconfortable.
Mais cet inconfort peut aussi être utile.
Il aide à réfléchir autrement.
À retenir
Construire ensemble, tôt, avec respect.
Donner une vraie place à chaque discipline.
L’inconfort n’est pas toujours un problème. Il peut aider.
7️⃣ ANALYSE TRANSVERSALE — VALEURS DE PRATIQUES EN SANTÉ
Littératie : hors objet. Le texte traite des langages disciplinaires entre chercheur·se·s (traduction, codes, vocabulaires), non de la littératie en santé des publics.
Empowerment : traité de façon indirecte, via l’autonomie disciplinaire des chercheur·se·s comme condition de leur fonction critique (§48) ; pas d’empowerment de bénéficiaires.
Participation : centrale sous la forme de la co-construction entre chercheur·se·s (§38-46) ; il ne s’agit pas de participation citoyenne ou des usager·ère·s.
Santé communautaire : absente ; l’article ne mobilise pas la dimension communautaire ou collective territoriale.
Éthique : présente et solide — protocole validé par un comité d’éthique (§11), réflexivité, « tact méthodologique » face à la maladie/la mort (§36), attention aux asymétries et aux violences de terrain (§52).
Droits humains : non thématisés comme tels ; la question de l’équité affleure via les rapports de domination entre disciplines, sans cadrage droits humains.
Intersectorialité : à entendre ici comme inter-disciplinarité (SHS/médecine) plutôt qu’inter-sectorialité santé-social-éducation ; registre voisin mais distinct.
Partenariat : modélisé finement — trois formes de co-construction (par projet, par co-encadrement de thèse, a posteriori) et leurs effets (§39-45) ; « zones d’échanges » comme cadre de collaboration (§46).
Lutte contre les discriminations : non centrale ; le VIH/sida est évoqué comme objet « cristallisant inégalités, violences, discriminations » qui oblige à la réflexivité (§35), sans que ce soit le propos de l’article.
8️⃣ ÉVALUATION DE LA FIABILITÉ DE LA RESSOURCE
Pertinence scientifique — élevée (pour une étude qualitative exploratoire). Article publié dans une revue à comité de lecture reconnue (Anthropologie & Santé, indexée DOAJ, ERIH+, Emerging Sources Citation Index), avec DOI, sous licence ouverte. Méthode qualitative explicitée, échantillon documenté (Tableau 1), protocole validé par un comité d’éthique (§11). Ancrage théorique dense et actualisé (humanités médicales, sociologie des professions, réflexivité). Limites déclarées par les auteur·e·s : effectif restreint (N=10) et recrutement par boule de neige induisant un biais d’auto-sélection (enquêté·e·s déjà favorables à l’interdisciplinarité, §62) ; résultats situés dans le cadre français, appelant une comparaison inter-champs/internationale (§63). Financement déclaré : Institut La Personne en médecine (note des auteur·e·s) — à mentionner au titre de la transparence, sans conflit d’intérêts apparent. Publication récente (mai 2026), postérieure à la période de fiabilité forte des connaissances générales : l’analyse repose strictement sur le texte fourni.
Pertinence opérationnelle — indirecte / limitée. Le document n’offre pas d’outils directement mobilisables sur le terrain de la prévention ou du médico-social. Sa valeur d’usage est réflexive et stratégique : utile aux personnes qui montent ou pilotent des collaborations recherche santé/SHS, ou qui travaillent à la frontière de plusieurs mondes professionnels. Pour un usage « terrain » classique, il doit être traduit (comme tenté en rubrique 3), non appliqué tel quel.
9️⃣ HASHTAGS STRATÉGIQUES
#Interdisciplinarité #RechercheEnSanté #SciencesHumainesEtSociales #HumanitésMédicales #CoConstruction #Réflexivité #SantéEtSociété #pratiquesensante
Cet article a été élaboré dans le respect de la Charte
d’utilisation de l’intelligence artificielle de Pratiques en Santé.
Cliquez sur l'image 